La fabrique des femmes, de Leslie T. Chang

Comme cent trente millions de Chinois, Min et Chunming sont « travailleuses migrantes ». Pendant trois ans, la journaliste Leslie Chang a suivi ces deux gamines débarquées de leur campagne pour travailler à Dongguan, mégalopole industrielle du delta de la rivière des Perles.

Reportage, journal intime, mais surtout plongée dans le monde des « cités-usines » tentaculaires vues à travers les yeux des ouvrières. Des conditions de vie brutales, des journées harassantes pour une centaine de yuans par mois, une extrême solitude, mais aussi la conquête éperdue d’opportunités que la vie au village n’aurait jamais pu leur offrir : elles apprennent l’anglais avec la « Méthode d’apprentissage à la chaîne de M. Wu », recopient frénétiquement des listes, des douze principes moraux de Benjamin Franklin aux cinq règles d’or pour appliquer de l’ombre à paupières.

L’ambition, la ténacité, la soif de liberté, la volonté forcenée de se réinventer animent ces « émigrées de l’intérieur », à l’image de la Chine tout entière, emportée au rythme d’immenses migrations qui sous-tendent son histoire ? et, en contrepoint, celle, emblématique, de la famille de Leslie Chang…

Cette enquête romancée de cette journaliste ABC (American Born Chinese = Les Chinois nés hors de Chine, issus de la deuxième génération d’immigrés) est à lire absolument.

Un peu comme l’on découvrait avec Stéphane Fière et La Promesse de Shanghai la vie des mingongs à Shanghai, on débarque ici dans l’univers de ces paysannes débarquées dans cette ville immense (de 1,5 à 6,5 millions d’habitants, personne ne sait vraiment), qui, pour 300 RMB (moins de 30€) travaillent sept jours sur sept dans des conditions dignes de Zola.

Leslie Chang suit un peu plus particulièrement au fil de son livre deux ouvrières, deux soeurs arrivées de leur Henan natal sans diplôme ni un sou en poche.

D’usine de chaussure en usine de textile, elle retrace les épopées, les doutes et les mésaventures de ces filles dotées d’un courage incroyable.

Parallèlement à ces histoires contemporaines, l’auteur nous fait part des recherches qu’elle entreprend pour retrouver son village natal. Cette Chinoise dont les parents se sont enfuis à Taïwan à l’arrivée des communistes est également issue d’une famille migrante, mais, si les Chinois d’outre mer cherchent souvent à revenir au pays, ce n’est pas le cas de ces jeunes paumées pour qui revenir au village serait une honte.

Invitée dans le hameau d’origine des deux soeurs lors du Nouvel An Chinois, Leslie Chang nous donne une image vraie, sans faux semblants, du poids de la famille dans la culture chinoise, mais surtout du décalage des parents avec leurs enfants. Même avec 400 RMB par mois, leurs filles gagnent plus qu’eux en une année !! Sans compter celles qui se prostituent, soit dans les KTV, soit dans les salons de massage.

Des filles encore enfants, qui peuvent gagner en un mois plus de 4 000 RMB, une somme inimaginable pour les habitants restés au village…

Ce village qu’ils n’ont jamais quitté est celui qui doit également voir l’union de leurs enfants, et ramener un étranger (comprendre quelqu’un d’une autre province, voire d’un autre village) comme petit ami est encore très mal vu.

Au fil des pages, également, on se prend d’amitié pour ces filles à peine majeures, qui mentent sur leurs qualifications comme elles respirent l’air pollué de la ville, dans le seul but de changer de poste et d’augmenter son rang dans l’échelle sociale, certaines ouvrant même leur propre entreprise.

Imaginez ces filles, dans une ville grande comme 10 000 fois leur village, et peuplée de gens inconnus qui vont vite, où tout bouge en permanence, où rien n’est durable… Pourtant, la plupart adorent leur vie, comparée à ce qui les attendrait si elles restaient avec leur famille.

Paradoxe d’une ville sans passé, où un chacun peut rêver d’un futur forcément meilleur.

Un des meilleurs ouvrages de connaissance de la Chine contemporaine à mes yeux, écris par une jeune journaliste en quête de ses racines, et qui ne se trouve finalement pas si différente de ces enfants qui ne connaissent du monde que leur village et leur usine..

« Pour comprendre l’impact de la croissance économique en Chine, rien ne vaut ce portrait intime de deux jeunes migrantes, ambitieuses et tenaces, qui ont quitté la campagne afin de travailler dans l’une des immenses « cités-usines » du pays. […] Magnifique. »
Marc Epstein – L’Express

« Lire ces deux aventures de migration en parallèle, c’est comprendre que la mémoire, des êtres et des événements personnels, semble aussi fragile à préserver aujourd’hui qu’aux temps anciens de la Révolution culturelle. »
Pascale Nivelle – Libération

« Un document saisissant sur les contradictions actuelles du pays. […] Une aventure humaine de la Chine au cours de ces deux derniers siècles. »
D.B. – L’Humanité

« L’exploit extraordinaire de Leslie Chang réside dans le degré d’intimité qu’elle a su atteindre avec Min et Chunming. Elles partagent leur journal intime, leurs imbroglios amoureux et leurs relations houleuses avec leurs familles délaissées. Le résultat est une description saisissante et pleine d’empathie, sans jamais tomber dans la diatribe. Leslie Chang nous fait comprendre à quel point, malgré la violence de leur vie à Dongguan, les « factory girls » considèrent cette vie comme une aventure et surtout comme l’affirmation d’un individualisme que la vie au village n’aurait jamais pu leur offrir. « S’il est dangereux, ce monde est en tous cas celui qu’elles ont choisi », conclut l’auteur. »
The New York Times Book Review

« La Chine est le théâtre de la plus importante migration humaine…. Leslie Chang explore admirablement la vie des migrants et ce « fardeau » d’être Chinois… Sa prose brillante et son sens aigu du détail font de cet ouvrage le portrait intime d’un paysage étrange et caché, d’un univers en perpétuel mouvement. »
The New Yorker

« Leslie Chang est l’interprète perspicace de cette société en mutation, où il n’y a pas de retour possible. Sa propre histoire est fascinante… Elle parle de la dislocation de sa famille avec une grâce et une sensibilité particulières. Comme une histoire dans l’Histoire, cette saga familiale donne une perspective poignante au récit et complète son portrait de la Chine : si les ouvriers migrants représentent la Chine d’aujourd’hui, l’histoire familiale de l’auteur reflète la Chine ancienne. »
The Washington Post

  • Broché: 459 pages
  • Editeur : Belfond (7 mai 2009)
  • ISBN-10: 2714445365
  • ISBN-13: 978-2714445360
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6 réflexions au sujet de « La fabrique des femmes, de Leslie T. Chang »

  1. le salaire moyen d’une mecanicienne en confection va de 1000 yuan a 2500 yuan nourris loger.
    les prostitués gagnent bien plus que 4000 yuan.

  2. Il me tarde de le lire.
    Je m’étais déjà régalé avec « les promesses de Shanghai » et « baguettes chinoises ». Je pense que ce bouquin va me plaire.

  3. je viens de finir ce livre en Anglais (Factory girls), il est incroyable de verite…ma femme a été une factory girls ..et j ai l impression quand je lai lu, que l auteur avait interviewé ma femme

    Tout depuis la vie dans l usine, le regard des parents, la façon de penser de ces fille et parfaitement retranscris dans ce livre..

  4. @ Arnauld : Merci 😀
    @ Tintin883 : Tu en sais sans doute plus que moi… 😉 j’avais entendu dire que c’était dans ces eaux là, étant donné que beaucoup reversent une part conséquente de leurs gains à une matronne
    @ Guangjen : alors, tu l’as lu ?
    @farpoint : tu dois en effet avoir une vision bien meilleure de la situation

  5. Ce livre est effectivement superbe. Je ne prétends pas connaître les factory girls aussi bien que certains des commentateurs ci-dessus, mais effectivement, il correspond bien à la maigre expérience que j’ai pu avoir de leur vie (stage ouvrier).
    Bonne critique aussi, bien écrite, bien structurée, qui décrit bien ce qu’on peut tirer de la lecture de ce livre. Heureusement que certains savent écrire, ce livre méritait une belle critique comme celle-ci !

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