La Promesse de Shanghai, par Stéphane Fière
Par Charles Carrard le lundi 27 octobre 2008
3 commentaires

Vous l'avez déjà sans doute lu, mais je tiens à en parler malgré tout.
J'avais commencé par son deuxième roman (qui n'est pas la suite du premier) Caprices de Chine
, que j'avais reçu comme cadeau de Noël par mes parents. Bouquin qui n'est ni un essai, ni une étude, rien qu'un roman, une suite d'histoires, mais tellement bien senties, remplies d'anecdotes, de termes et d'expressions chinoises qu'on ne peut, une fois commencé, s'arrêter de le dévorer. Mais j'en parlerai plus tard.
Cette fois, dans, le train qui me ramenait de Shanghai à Pékin hier, je l'ai lu d'une traite, sans m'arrêter, même debout dans le couloir en fumant ma cigarette Zhong Nan Hai (中南海), tellement c'est fort et puissant.
L'auteur, Stéphane Fière (je ferai un article sur lui prochainement), se met à la place d'un mingong (un paysan ouvrier migrant), et raconte comment il atterri à Shanghai, un froid matin d'hiver, avec son père, pour devenir esclave sur l'un des chantiers multiple de Shangai.
Voici ce que dit son éditeur à propos de ce livre (publié en 2007, écrit en 2004). J'ai volontairement coupé un passage qui dévoile à mon avis l'un des éléments clefs du livre.
Le roman décrit la vie quotidienne d’un « mingong »,
(ouvrier migrant de l’intérieur), paysan déraciné à Shanghai. Portrait
réaliste et sans complaisance de Fu Zhanxin, paysan devenu manœuvre ;
ses amours, ses appréhensions, ses joies, mais aussi les pièges, la
brutalité, l’arbitraire, l’absurdité et la cruauté inhérents à cette
grande métropole où raison et morale ont disparu. La perte progressive
des illusions et de l’innocence de ce jeune paysan jeté en pâture dans
la jungle shanghaienne, (...). La noirceur de l’âme
humaine est insondable, le cauchemar permanent, seul la solidarité
indestructible et spontanée de ces paysans déracinés entre eux témoigne
d’une part d’humanité. L’ouvrage raconte dans une oralité pleine de
distance et d’ironie les conditions de vie et de travail d’un groupe de
laissés pour comptes, exclus de la course au progrès, balayés par la
croissance économique de la Chine actuelle, broyés entre un passé
impitoyable et un futur sans avenir. Des personnages emportés par la
tornade d’un développement économique effréné qui tentent désespérément
de conserver la tête hors de l’eau.
J'adore vraiment le style de Stéphane Fière. Sans prétention, sans analyse sociologique, juste des mots, des sentiments, et une connaissance profonde de la Chine (je ferai un article bientôt sur les expressions chinoises qu'il nous fait découvrir). Ça sent le vécu, malgré les fautes d'orthographe ça et là dans le récit, le livre ne se lit pas, il se dévore, et place le lecteur dans une tension permanente.
Il ne s'agit pas d'un drame, mais bien d'une tragédie. La vraie, celle des Grecs, celle où le destin est plus fort. Au fur et à mesure du roman, tous les éléments se mettent en place et l'on attend qu'une seule chose, la fin et l'ampleur de la tragédie. Qui ? Comment ? Pourquoi ? Qui a les réponses, nul ne le sait. Comment s'en sortir ? D'ailleurs le peut-on dans cette Chine contemporaine qui a sacrifié ses paysans, notamment lors de l'entrée de la Chine dans l'OMC.
Les personnages sont attachants, on se glisse facilement dans leur peau, on croit à leurs rêves, et surtout on change son regard sur la Chine quotidienne.
Quand on connaît le quartier Xintiandi à Shanghai, quand on vit en Chine et que l'on fréquente les gardiens d'immeubles, les coiffeuses du soir, les ayis, et tous les petits métiers de rue, souvent tenus par des déracinés venus de leur campagne, on est réellement touché par cette histoire. On a beau savoir leur détresse, on a beau deviner leurs souffrances, ce livre bouscule toutes nos idées reçues et nos pseudo croyances.
Vivement le tome 2 ! Et les autres. Un auteur que je vais essayer d'interviewer.
Critique du Monde
Le jour où le manuscrit de Stéphane Fière lui est
arrivé par la poste, Gêneviève Imbot-Bichet a d'abord ouvert des yeux
ronds. En règle générale, cette éditrice du 5e arrondissement, à Paris,
ne reçoit que des textes en chinois, la spécialité de Bleu de Chine, la
petite maison qu'elle a fondée à Paris. Et voilà que soudain, dans une
grosse enveloppe timbrée à Shanghaï,lui tombe entre les mains cette
créature hybride: un roman écrit en français, mais plongeant
directement dans la vie quotidienne de l'une des catégories sociales
les plus ignorées, méprisées du monde chinois. Et à la première
personne, qui plus est. Le narrateur, Fu Zhanxin, est un mingong,
l'un de ces innombrables paysans déracinés (ils seraient 200 millions
en Chine) transformés en chair à béton sur les chantiers de
construction des grandes villes chinoises.
Progressivement, le personnage de Fu Zhanxin émerge pourtant de ce
curieux état de siège, parlant d'une voix tour à tour taquine ou
sérieuse, roublarde ou coléreuse, mais le plus souvent ironique et
jamais apitoyée. Sa vie est celle, épouvantable, des mingongs, les “buffles de chantier”, “j'ai souvent connu des travaux difficiles, pour payer mes études, observe l'auteur pour expliquer le choix de ce personnage. Et je me suis toujours senti proche des plus démunis.”
Quant à la langue, elle est incroyablement vivante, authentique. Qui
peut avoir écrit cela? Pensant qu'il s'agit d'un texte chinois traduit
en français, l'éditrice soupçonne ensuite le correspondant français
d'un grand journal, déguisé sous un pseudonyme. Et puis qu'importe.
Malgré la pile de manuscrits qui font la queue sur son bureau,
Geneviève Imbot-Bichet prend la liasse et se plonge dans la lecture de
ce qui deviendra La Promesse de Shangai
, l'un des livres les plus étonnants qu'elle ait jamais publiés.
D'abord, il fallait trouver l'auteur. Après quelques mésaventures,
l'éditrice découvre finalement que l'écrivain n'est ni chinois, ni
journaliste, ni traducteur. immergé dans la communauté chinoise depuis
plus de vingt ans, Stéphane Fière est en fait un enfant de bourgeoisie
française dont la trajectoire a brusquement bifurqué au début des
années 1980. Après avoir obtenu son diplôme de sciences Pô, le jeune
homme (il est né en 1960) est parti travailler pour une société
chinoise d'import-export, à Taïwan. Et là, c'est la révélation. “En
France, dans mon milieu social, chez les jésuites, à Sciences Pô, je
m'étais toujours senti conforme en apparence, mais en réalité très
extérieur, presque exclu, explique-t-il, dans le salon de l'appartement parisien qu'il occupe quand il n'est pas à Shanghaï. A Taïwan, ça a été le contraire: je n'aurais pas été plus étranger si j'avais débarqué sur Mars et pourtant, j'étais chez moi.”
Installé de guingois dans un fauteuil, Stéphane Fière n'est pas un
écrivain policé. C'est un homme brusque, blagueur, imaginatif et
affreusement angoissé, comme le confirme son éditrice: “j'ai rarement eu un auteur aussi amusant, mais il lui arrive de m'envoyer trente mails par jour.”
Pour autant, sa vie n'a pas été guidée par la recherche de la sécurité.
Avec le recul, cela ressemblerait plutôt à une succession de sauts
périlleux, depuis le jour où il a quitté la France. Marié à une
Chinoise, il part à Los Angeles en 1986, monte avec sa femme deux très
prospères sociétés d'accessoires de mode (un domaine auquel il ne
connaissait rien), se retrouve à la tête de quatre-vingts salariés,
puis s'arrête au bout de huit ans, par besoin de “faire autre chose que de gagner de l'argent”.
S'inscrit en master à Harvard, perfectionne sa maîtrise du mandarin,
soutient une thèse sur l'évolution du bureau politique entre la mort de
Mao et le début des années 1990, revient en France travailler dans le
Sentier, se voit laminer par une vague d'immigrés clandestins chinois
qui cassent les prix, plie bagage et s'installe finalement à Shanghaï,
où sa femme a trouvé du travail.
Il est guide-interprète à la petite semaine quand un matin, sur une
impulsion qu'il ne s'explique pas, il entre dans la bibliothèque
centrale de Shanghaï avec son ordinateur portable. Et se met, sans
projet particulier, à écrire ce qui va se transformer, un jour après
l'autre, en un roman passionnant, “je
n'avais pas l'idée d'être publié, même pas de plan véritable. Je
m'asseyais là, de 9 heures à 17 heures, toujours à la même place et
j'attendais que quelque chose vienne. Certains jours sont passés sans
que j'écrive un seul mot.”
DENREE PERISSABLE
Expropriés de leur ferme par le comité local du Parti, Fu Zhanxin et
son père se retrouvent manoeuvres sur un immense chantier où
travaillent des centaines d'hommes: il faut bien que pousse la Chine
nouvelle, celle des gratte-ciel, celle de la devise “Enrichissez-vous”,
prônée par les autorités. Mais à quel prix! Aucune mesure de sécurité,
des salaires misérables, des dortoirs exigus et la crainte d'être
chassé à la plus petite défaillance. Une toux? Un achat dans une
pharmacie? Un retard? Le contre-maître répond que sur son chantier on
n'emploie ni les malades ni les handicapés physiques et que sa société
de construction n'est pas un centre de repos. Un mingong, autrement
dit, n'est guère plus qu'une “marchandise trop abondante pour être précieuse, denrée périssable, sans poids ni bruit”.
Extrêmement précis, décrivant sans ambages la corruption du système et
son cynisme, le livre vient d'être soumis à trois éditeurs chinois. Son
éditrice espère qu'il pourra être traduit sans coupes - ce qu'elle
exige - mais elle en doute. Il faut dire qu'il s'agit d'un sujet
sensible: les autorités de Pékin voudraient bien “nettoyer” la ville de son million de mingongs,
à l'approche des Jeux olympiques de 2008. Et parlent, depuis peu, de
les renvoyer chez eux, sans autre forme de procès, une fois que tous
les gratte-ciel auront poussé.
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Commentaires
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Tu m'as convaincu, ce livre à l'air passionant !!
Bonjour
J'ai lu ce livre suite a la lecture de cet article, il est vraiment genial, il se lit tres bien!
Je le trouve tres pertinent, et il est tres facile de s'identifier a certaine des situations decrites dans le livres.
A lire absolument, pousse a de saines reflexions
Ce livre a l air super c'est vrai.